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Rester humain dans un monde automatisé: et si le vrai danger n’était pas l’IA?

Rédigé par Cassandra Levac | May 6, 2026 6:40:30 PM

Petite mise en contexte.

 

Ma collègue Cynthia et moi avons eu l’opportunité d’assister au congrès Leadership au Féminin qui s’est déroulé au Centre des Congrès de Québec la semaine dernière. On y allait avec l’intention de s'immerger dans le monde des affaires de Québec, de faire des connexions le fun et d’en apprendre sur différents sujets qui seraient apportés d’un angle féminin.

 

Déjà, très cool, right?

 

Mais l’expérience à été au-delà de nos attentes. Vraiment au-delà. On a été impressionnées par la qualité des panélistes et la structure de l’événement. C’était des femmes très expérimentées, avec des parcours solides, qui partageaient des insights concrets, pas juste théoriques.

 

Un des panels qui m’a personnellement le plus parlé était celui de Rester humain dans un monde automatisé. Pas à cause de la technologie. Mais à cause des questions inconfortables qu’il nous a forcés à affronter.

 

Je vais le dire honnêtement, l’IA commençait à me rebuter. Tout d’un coup, tout le monde l’utilise, tout le monde se pense expert, tout le monde pense être capable de créer son propre logiciel et de le vendre. J'étais exaspéré, au point où je commençais à regarder les gens différemment quand ils en parlaient. Je les voyais comme naïfs. J’ai même supprimé presque tous mes médias sociaux, parce qu’on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Tout me semblait devenir du contenu poubelle.

 

Mais il y a une question qui venait me chatouiller de plus en plus souvent dernièrement: Est-ce que je vais être pénalisé et perdre une avance dans mon emploi si je ne me conforme pas totalement?

 

Alors je me suis installé dans la pièce, prête à écouter le panel de Marie-Pier St-Hilaire, Sophie Chabot et Gabriel Tremblay. Pas pour juger. Pour comprendre. Et quand la question Est-ce que votre entreprise est encore sur la plage pendant que la vague arrive? s’est fait poser, j’ai immédiatement commencé à prendre des notes.  

 

 

Le déni est plus dangereux que la technologie

 

On sait que le changement fait peur.

 

Mais comme l’a illustré une des panélistes avec une métaphore frappante, lors du tsunami en Thaïlande en 2004, plusieurs personnes ont vu la vague arriver, sans y croire. Sans réaliser la taille de la menace. Elles sont restées sur la plage.

 

Des survivants racontent que la mer s’était retirée de façon anormale, révélant le fond de l’océan. Des poissons flottaient à découvert. Certaines personnes trouvaient ça fascinant. Elles s’approchaient pour regarder, prendre des photos, appeler les autres.

 

Puis, au loin, une ligne à l’horizon. Pas une “vague” comme dans les films. Quelque chose de large, de flou et de difficile à interpréter.

 

Plusieurs ont cru qu’il s’agissait d’une marée étrange. D’autres pensaient simplement que ce n’était pas si pire que ça. Notre cerveau a tendance à rejeter ce qu’il ne comprend pas. Alors ils sont restés.

 

Pas par ignorance.
Pas parce qu’ils ne voyaient pas.

Mais parce que la réalité était trop grande pour être acceptée sur le moment.

 

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle est cette vague. Elle est déjà visible. Elle transforme déjà notre environnement. Mais parce qu’elle est difficile à saisir dans toute son ampleur, on la banalise, ou on la repousse (moi!).

 

Et la vraie question n’est pas si elle va transformer nos entreprises, c’est À quel moment allons-nous arrêter de faire semblant qu’elle n’est pas déjà parmi nous?

 

 

Évoluer demande de désapprendre

 

Un point que Marie-Pier St-Hilaire a apporté qui m’a frappé est que nous devons apprendre à désapprendre.

 

Certaines croyances, méthodes ou réflexes qui nous ont amenés jusqu’ici ne nous serviront plus demain.

 

Et c’est inconfortable.

 

Même notre propre identité évolue! Elle expliquait qu’elle a fait des tests psychométriques à intervalles de 5 ans pour voir si les résultats étaient sensiblement les mêmes, et à sa grande surprise, ses résultats avaient changés!

 

Drôlement, l’humain aime ça, les cases. On aime être capable de se définir, de se reconnaître dans un profil, de savoir “comment on fonctionne”. C’est rassurant. Ça nous donne un cadre, une direction, une impression de contrôle.

 

Mais le danger, c’est de croire que cette étiquette-là est permanente. On doit désapprendre l’idée qu’une fois défini, on reste statique. Parce que la réalité, c’est qu’on évolue constamment. Alors pourquoi continue-t-on à prendre des décisions basées sur qui nous étions, plutôt que sur qui nous sommes devenus? Ou même, qui nous voulons être!

 

Et c’est tout aussi vrai en entreprise.

 

On s’accroche souvent à des façons de faire qui ont déjà fait leurs preuves, mais dans un contexte qui n’existe plus. Par exemple, vouloir tout contrôler, tout valider, tout faire passer par des processus lourds parce que “c’est comme ça qu’on a toujours assuré la qualité”. Mais dans un monde où tout va plus vite, où l’innovation est constante, ces mêmes processus peuvent devenir un frein. Ce qui nous protégeait hier peut aujourd’hui nous ralentir.

 

 

Le vrai problème est qu’on utilise l’IA sans réfléchir 

 

En ce moment, une tendance ressort clairement selon Sophie Chabot: on veut mettre de l’IA partout.

 

Elle dit que le monde s'est arrêté de se demander si ça en valait réellement la peine. Ça finit donc avec des projets mal définis, irréalistes, et souvent voués à l’échec. Parce que contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce qui fait échouer les projets en IA, ce n’est pas la technologie. C’est le déploiement.

 

Sans réflexion éthique sérieuse, sans projet pilote, sans KPI clairs, l’IA devient un gadget coûteux plutôt qu’un levier stratégique. Et ça, ce n’est pas juste une théorie.

 

Amazon avait développé un outil de recrutement basé sur l’intelligence artificielle pour analyser les CV et identifier les meilleurs candidats.

 

Sur papier, c’était brillant.

 

Mais dans les faits, l’outil a appris à reproduire les biais présents dans les données historiques de l’entreprise, et a commencé à pénaliser systématiquement les candidatures féminines.

 

Pourquoi? Parce que pendant des années, les profils majoritairement embauchés étaient masculins. L’IA n’a rien inventé. Elle a simplement amplifié un biais existant.

 

Gabriel Tremblay a dit après cet exemple que l’IA ne pense pas à notre place, elle révèle ce qu’on pense déjà. J’ai trouvé cela illuminant.

 

Bref, le projet a été abandonné.

 

Pas parce que la technologie ne fonctionnait pas. Mais parce qu’elle n’avait pas été pensée de façon éthique dès le départ. Une perte d’argent et de ressources monumentales. Ça demande donc de ralentir. De réfléchir. Et surtout de se poser la question Est-ce qu’on fait ça pour créer de la valeur, ou juste pour suivre la tendance?

 

 

Plus il y aura d’IA, plus l’humain aura de la valeur

 

Un paradoxe fascinant est ressorti du panel. Drôlement, c’est une réflexion que mon patron m’avait partagée la semaine d’avant.

 

Plus les tâches seront automatisées, plus le contact humain deviendra précieux.

 

Ce qu’on nous expliquait est qu’on risque de voir:

  • une pression accrue sur les emplois de base
  • une montée de la concurrence
  • mais aussi une volonté de payer pour des interactions humaines authentiques

 

Et on le voit déjà aujourd’hui.

 

Combien de fois on se retrouve pris dans un chatbot, à tourner en rond, sans jamais réussir à parler à un humain?

 

Moi, j’ai carrément des flashbacks de guerre avec Amazon (je réalise que je ne fais pas briller Amazon dans mon article).

 

L’an dernier, j’ai fait trois commandes pour le travail, et dans les trois cas, j’ai reçu N’IMPORTE QUOI.

 

Quand je dis n’importe quoi, je dis que j’ai commandé des fournitures de bureau et j’ai reçu:

  • un robinet de salle de bain
  • des cannes de mix à Bloody Mary expirées
  • et des tupperwares

 

Encore aujourd’hui, je ne comprends pas.

 

Quand j’ai essayé de faire mes retours et mes remboursements, j’ai été coincée dans leur chatbot. Sans blague, plus de 20 agents différents se sont connectés et déconnectés dans la conversation. À un moment donné, j’étais littéralement prête à payer pour parler à un humain. Juste un. Au téléphone. Qui règle mon problème en 5 minutes.

 

C’est là que ça frappe. Plus ça devient facile d’automatiser, plus ça devient frustrant quand on a réellement besoin de quelqu’un. Et c’est exactement là que certaines entreprises commencent à se différencier.

 

Offrir un accès rapide à un humain.
Quelqu’un qui comprend, qui nuance, qui s’adapte.

 

Et ça, les gens sont prêts à payer pour.

 

L’humain ne disparaît pas. Il change de rôle. Il devient une valeur ajoutée.

 

 

Et le leadership là-dedans?

 

Il y a une réalité qui s’installe, et elle ne sera pas facile à accepter.

 

Je vous le dis tout de suite, préparez-vous.

 

L’IA va forcer des décisions humaines. Parfois très dures.

 

Il va y avoir des licenciements, de la réorganisation, de la pression montante sur les équipes, du stress et de l’anxiété.

 

On nous a donné l’exemple de Meta, qui a annoncé une vague de licenciements d’environ 10% de ses effectifs à la fin du mois de mai, soit près de 8 000 personnes, dans une optique d’efficacité opérationnelle et de réallocation des ressources. Concrètement, ça veut dire qu’il coupe d’un côté pour investir massivement de l’autre (notamment en intelligence artificielle et en infrastructure). C’est une tendance qu’on va revoir ailleurs d’ici peu.

 

Mais au-delà du chiffre, ce qui frappe, c’est la suite.

 

Sophie Chabot a dit par rapport à ça: Imaginez le leader que ça prend pour ensuite mobiliser les dizaines de milliers d’employés qui restent.

 

Parce que quand tu vois ton organisation couper 10% de son monde, tu ne penses pas juste à la stratégie. Tu te demandes si tu es le prochain. Et ça, ça change complètement la dynamique interne.

 

Peut-être que, sur papier, la décision est logique. Peut-être que les métriques disent que le ROI est là. Que financièrement, ça faisait juste du sens.

 

Mais humainement?

 

Quel est l’impact sur l’engagement? Sur la confiance? Sur la santé mentale des équipes qui restent? C’est exactement dans cette zone-là que certaines décisions ne doivent jamais être déléguées à une machine. Parce qu’une IA peut optimiser un coût. Mais elle ne peut pas gérer l’incertitude humaine qu’elle crée.

 

Le leadership de demain ne sera pas seulement technologique. Il devra être profondément humain.

 

 

Avancer, oui. Mais consciemment. 

 

C’était une grosse conversation, mais le message final du panel était clair, et rassurant tout de même.

 

Il ne faut pas repousser le progrès. Mais il faut choisir comment on l’applique.

 

Les organisations qui vont réussir ne seront pas celles qui adoptent l’IA le plus vite, mais celles qui:

  • se remettent en question
  • gardent un regard critique
  • investissent dans leur réflexion
  • et surtout, gardent l’humain au centre

 

En sortant du panel, j’étais tellement inspirée que je savais que j’allais en écrire un article. Parce que ce message-là mérite d’être partagé.

 

Je sais qu’on est plusieurs, en ce moment, à se demander où est notre place dans ce monde qui évolue à toute vitesse. À se dire que, pour garder le contrôle, on va peut-être résister. Ou même carrément refuser d’embarquer dans le mouvement.

 

Mais si cet article peut faire une chose, j’espère que c’est de vous rassurer. Parce que moi le panel m’a rassuré.

 

On n’a pas besoin de tout adopter. On n’a pas besoin de tout comprendre, tout de suite. Mais on a la responsabilité de rester lucides. Et de choisir consciemment comment on avance.

 

Donc je vous laisse sur cette dernière question: Dans votre organisation, qui est encore sur la plage?